Capitainerie. Les lettres se décollent en petits lambeaux de peinture bleue sur le panneau de bois grignoté par l'air marin. J'entends déjà le bruit des pieds chaussés qui claquent contre la surface de l'eau, du haut des falaises, les corps sombres et musclés volent puis éclaboussent Le petit bateau rose est toujours là, à côté des embarcations qui mouillent dans cette petite madrague. 2 ou 3 épaves en cale sèche font de l'ombre à un couple, lui, plus de 70 ans de soleil, le cheveu blanc et le visage sec et creusé, elle 40 ans, la peau foncée, un maillot de bain avec un imprimé léopard, rit d'une blague à peine sortie de la bouche plissée de son amant. Ils partagent une serviette. Au moins.
Un peu plus loin, devant la rangée de cabines aux portes bleues, des vieilles femmes surveillent leurs petits-enfants depuis leur chaise pliable. Les petits s'amusent entre les bateaux, elle discutent et se souviennent ensemble, une chose est sûre, elles ne refont pas le monde, ça fait longtemps qu'elles ne prennent que ce dont elles ont besoin et se soucient peu du reste. Elles portent toutes des lunettes sous des cheveux éclaircis par le soleil, l'une d'entre elles porte un tatouage curieux sur le bras droit, le contour d'un visage de femme aux cheveux longs. Ce dessin est là depuis longtemps, elle a pris une couleur verdâtre, mais le dessin est bien là, l'encre fait son boulot, le souvenir est intacte. C'est le travail d'un vrai artiste, même de loin on devine un trait fin et précis. La femme lui ressemble étrangement. Je me dis qu'elle a connu un amant tatoueur dans les années 50, spécialisé dans les visages féminins. Ou bien qu'elle a perdu sa soeur ou une amie proche et porte sa mémoire sur son bras. J'aime voir de vieilles femmes tatouées, imaginer la provenance et la signification des motifs, j'aime constater qu'à une époque on ne chargeait pas son corps d'encre sans signification profonde, un temps où les choses avaient un sens avant une esthétique. Du haut de la falaise, on voit le pont du Rove laisser passer les trains, Marseille encombré au loin et la danse des bateaux sur la mer calme. La vie paisible de la madrague juilletiste défile sous mes yeux mi-clos et puis je m'endors à l'ombre d'un pin. Mon premier sommeil est perturbé par une pensée pour tous les touristes amassés sur les plages de la côte d'Azur, dans un brouhaha aussi étouffant que le soleil, baignés dans le parfum agressif des crèmes solaires et les cris stridents des enfants rouges qui creusent des pièges dans le sable et déterrent les mégots dont le sable est truffé. Bonnes vacances.
July 28, 2008
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