Le tricycle rouge
...Une fois bien rempli de pâte à pizza et de mozzarella buffala, nous nous sommes enfoncés dans les petites rues de Lecce pour faire l'ouverture d'un pub où l'on écoute principalement du Reggae. A défaut d'apprécier la musique hypnotique, répétitive et enfumée, j'ai regardé avec attention l'écran sur lequel passait en boucle les aventures de cultivateurs de cannabis dans un pays non identifié. C'était drôle de voir les réactions des clients du bar, les yeux exorbités devant de telles quantités de feuilles ou autre résine, l'eldorado organique, l'éden de la fumette, le paradis du fumeur de joint, devant eux. Chacun évaluait la durée approximative d'une telle réserve avec des larmes dans les yeux.
Quand j'étais petit je rêvais d'avoir des pistolets Playmobil par milliers, c'était devenu mon objet préferé. Il m'en fallait autant que possible. A tout prix. Je calculais tout en accessoires Playmobil, c'était devenu mon maître étalon. Eux, calculent la vie en grammes d'herbe; chacun son truc.
Aujourd'hui je calcule tout en knacks alsacienne ou en saucisses de Francfort.
Je ne vis pas avec mon temps.
Lassé d'un tel spectacle, alors que je m'apprêtais à partir, la porte d'entrée s'est lentement ouverte et la première chose à faire intrusion sur l'épais parquet fut une roue, puis des petits pieds emballés dans de jolies chaussures en cuir lustré et enfin, dans sa globalité est apparu un homme d'environ 77 cm sur un tricycle rouge d'enfant. Les cliquetis et les couinements se sont arrêtés et le véhicule s’est stabilisé au milieu de la pièce. Pile devant l’écran géant (là du coup, le terme écran géant ne relevait plus de la publicité mensongère). Nous nous sommes tous regardé discrètement, histoire de vérifier que cette vision n'était pas du à une hallucination individuelle causée par l'absorption massive d'images de feuilles de cannabis. Il existait vraiment. Seul, là en bas, dans son monde à lui.
Derrière ses grosses lunettes et sa casquette volumineuse très adaptée au thème de la soirée.
A l'aise dans un monde de géants, sur son tricycle rouge. A sa main pendait un parapluie; je m'imaginais le croiser un matin, au détour d'une ruelle, pédalant à toute allure avec son parapluie ouvert au dessus de sa tête. Quel personnage sympathique et étrange me suis je dit. Pourtant, impossible pour moi de lui adresser la parole. Mon italien est très limité, et lui commander une pizza, une bière ou lui demander s'il a bien dormi ne servirait pas a grand chose à ce moment là.
Je n'ai donc rien dit et je n'ai malheureusement pas pu le quitter du regard, je m'en voulais, les handicaps attirent toujours l'oeil, la curiosité. Ca ne doit pas être évident à vivre, toute cette attention de la part des autres humains aux proportions "normales" (enfin c'est vite dit)
Mon ami Diego m'a expliqué que cet étrange petit homme était là tout les soirs, mascotte de cette scène
alternative malgré lui. Il ne peut pas marcher parce que ses jambes ne supportent pas le poids du haut de son corps, alors il a choisi ce mode de transport pour pouvoir sortir et voir le monde. J'étais fasciné devant cette vie...et frustré de ne pas pouvoir apaiser cette curiosité humaine et avoir une conversation avec lui.
Au matin, après avoir passé la nuit la tête sur mon oreiller, les yeux fermés (jusque là rien de bien anormal), à chercher mon appareil photo perdu dans un aéroport colombien, avant qu’une bourse photo commence sur le tapis roulant des bagages (ha!). Je me suis rendu au café ou j'ai croisé les même personnes que la veille. Un homme d'environ 75 ans, sosie de William Burroughs dans ses dernières années, très classe dans son costume gris repassé dans les moindres détails, le cou serré dans sa cravate jaune, les chaussures vernies et resplendissantes. L'élégance italienne, le raffinement des tissus et des cuirs sur un seul homme. De l'autre coté du bar, les générations suivantes se bousculent, 2 pétasses à talons pointus et tarins géants s'agglutinent contre un trentenaire aux cheveux
longs et au costume trop large. Pire que sa cravate saumon, ses lunettes surdimensionnées qu'il ne retire sous aucun prétexte. C'est peut être mieux pour lui. Au moins il ne voit pas qui l'accompagne. Voilà pourquoi les italiens portent tous ces lunettes gigantesques ? Pour ne pas voir leurs compatriotes qui paradent telles des paupiettes emballées dans leurs ficelles de marque et recouvertes d'une mélasse parfumée et luisante. Ils ne peuvent pas être saouls tout le temps, les lunettes de soleil reste alors l'option la plus raisonnable pour les rencontres de jour.
Il est 10h. Je quitte tout ces jolis bonbons enrobés dans leur superficialité et j'attaque une nouvelle journée pendant que Don Camillo se retourne dans sa tombe.
March 21, 2008
Subscribe to:
Post Comments (Atom)
0 commentaires:
Post a Comment