November 11, 2007


La lampe frontale tranche la nuit pour nous laisser passer, le café du centre n’est plus très loin, nous arrrivons. Johnny Cash résonne dans les vignes, le plafond d’étoiles est clairement dessiné. Un stylo magique imaginaire m’aide à relier les points du dessin de l’univers qui, avant ce soir, ne m’était jamais apparu si net. Nous attend patiemment la place centrale, ses arbres, sa fontaine ; témoins ancestraux de toutes les aventures éthyliques des acteurs géniaux du petit bar.

Fidèle au poste, sur son tabouret écrasé par la masse d'un corps aussi robuste qu’usé, face à son habituel verre de blanc, Bernard Barre. De l’autre côté du zinc, J.-C. le patient, les oreilles certainement remplies de ragots radotés. Et, tout autour, l'inondation d'une voix, puissante et pleine d’humour ; la voix de Bernard Barre, aussi inévitable que son physique. Une simple présentation sert de clef pour un accès illimité à tous les secrets de sa vie, à toutes ses anecdotes, à tous les souvenirs et à tous les recoins de l’intimité d’un personnage généreux et attachant, brisé par une vie souvent trop morale et stricte pour quelqu'un y prenant autant goût... Bernard me parle, je l'écoute - ça va de soi.
Il y a Marie, il y a moi, et il y a Bernard. Martini, bière, vin blanc : voilà nos armes pour délier les langues et sonder le passé en ce qu’il a de meilleur et de plus laid. La soirée passe, les vies s’entassent sur le comptoir, l’alcool routinier se masse dans les estomacs vides. « Bernadette va faire à manger. »
Il y a Marie, il y a moi, il y a Bernard, et il y a Bernadette. Quel âge a-t-elle? D’où vient cet étrange accent? Quelles rivières ont coulé sur ses joues pour y laisser deux lits secs et profonds comme ceux-ci ? Bernadette s’exécute et disparaît.
« Parti communiste français 1982 » : le message du T-shirt est clair, la petite veste beige tombe comme il faut, le ventre rond vient trouver sa place contre le bar, leur propriétaire arbore une barbe blanche, des yeux bleus ainsi qu'une odeur de lavande très forte et agréable…
« Ah! te voilà toi ! Eric, je te présente Fétiche! »
Il y a Marie, il y a moi, il y a Bernard, il y avait Bernadette, et il y a Fétiche. Son arme? Un jet 27 coloré, supposé égayer ce regard débordant de sagesse triste. Fétiche nous raconte : la vie, ses soixante-quinze ans, la leucémie, les enfants qu’il n’a pas eu, le destin... La belle illusion et la générosité d’un idéaliste, le noble parrain d’une pensée qui, aujourd’hui, ne trouve malheureusement plus sa place dans les cerveaux suffisants et cupides. Il est beau, Fétiche.
Auparavant, sa maison, cachée derrière un amas d’objets récupérés à droite, à gauche (des autos, des camions, des meubles de tout et de rien), était connue de tous. Aujourd’hui, les gens se foutent de savoir où il vit. Comme si d’une femme amoureuse, magnifique et brillante à son bras, il était passé, malgré lui, à une vieille rombière laide et ennuyeuse.

« Bon, c’est prêt, rendez-vous chez Bernard... Aidez-moi avec le plat. » La voix de Bernadette - éraillée, hésitante - mêle accents Américain et Hollandais sur des mots Français. Je m'en charge en un temps record et me retrouve ainsi sur le siège passager de la R19 blanche, une marmite de riz au curry entre les jambes. À peine arrivé, le scooter de Bernard rompt le silence qui aurait été insupportable. Marie est cachée derrière lui, les yeux brillants, encore surprise par la prestation de ce petit engin fonçant dans une montée, pourtant chargé de 200 kilos de viande humaine...
De multiples motos, sur des tables, accrochées au plafond - partout -, des véhicules plus fous les uns que les autres, me sautent aux yeux dès que Bernard ouvre les portes de son atelier. Dehors, plus d’une dizaine de voitures sans âge : des 4x4, des tracteurs, des épaves en tout genre. Le tour du propriétaire dure un moment ; en attendant que Bernadette dresse le couvert, nous visitons la caravane, son nid d’amour de vieil homme solitaire, malade. « La seule qui me fait vraiment du bien et qu'est toujours là ne suce pas trop, mais qu’est-ce qu’elle souffle ! » dit-il en désignant son aide respiratoire nocturne. Bernard nous montre ensuite, non sans une certaine fierté, son « trône » si propre, « toujours impeccable, en toutes circonstances ».
À table, Caruso chante à tue-tête tandis que les bouteilles de cuvée Bernard Barre perdent bruyamment leurs bouchons. On boit, on écoute les élucubrations du maître des lieux, Bernadette sourit en le couvant d'un regard qui vient de loin, un regard témoin de ce qu’il y a de plus dégradant, un regard qui a haï avant de pouvoir aimer enfin, par dépit ou par regret, un autre regard voilé par l’alcool accumulé.
« Elle est gentille Bernadette… Mais je l’aime pas, je l’aime pas, qu’est-ce que j’y peux! Parfois, elle reste la nuit et si je réussis à ne pas avoir envie qu’elle parte vite, j’essaye parfois de lui faire un petit bisou en lui amenant le café, mais pas plus, je peux pas… Je l’aime pas. » Voilà ce qu’il pense, au fond.
« SI JE T’AVAIS AIMÉE, JE T’AURAIS FAIT DES ENFANTS !!! » Voilà ce qu’il lui crie d'une grosse voix saoule.

Le départ ressemble davantage à une fuite, la crainte d’une cirrhose instantanée et de la perte de mes orteils gelés obligent. « Tafiole », dit tendrement Bernard. L'instant d'après, le voilà qui hurle depuis la cuisine : « un crâne de chat, j’ai oublié de te donner un crâne de chat! ». Il pose entre mes mains une petite tête blanche, une carcasse jadis recouverte de fourrure à caresser. « Je les noie moi-même, se vante t-il, et puis je les mets sur le toit. Les oiseaux les picorent et ça nettoie les squelettes. Les chats mangent les oiseaux, les oiseaux mangent les chats… C’est le juste retour des choses… C’est la vie. »

Sur le chemin du retour, je m'arrête dans la nuit épaisse, au milieu des vignes, pour m'asseoir sur une goudronneuse stationnée au bord de la route fraîchement rénovée. Une baleine passe dans le ciel, elle se deplace lentement en nous observant avec son oeil en forme de lune. Il est tard, les étoiles filent toutes.

2 commentaires:

Matti Sunday, November 11, 2007  

Hey j'aimerais bien savoir la suite =) ahahaha
@+ peace

Anonymous Wednesday, November 14, 2007  

la photo me rapelle la place où t'avais pris une raclée aux dés lors d'un petit déjeuner.

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